Je ne connais pas Paris

Article rédigé le 16 novembre 2015.

Les gens ont l’air triste. En même temps, Nantes est sous la pluie, et on est lundi. La plupart des gens reprennent leur semaine de travail. Difficile de savoir si les évènements de ce week-end ont joué sur leurs visages pâles et leur silence. Je me dis que oui. Nous sommes tous en deuil.
Depuis trois jours, je lis des témoignages sur Internet, des témoignages de blessés, de témoins, de personnes qui connaissaient quelqu’un, de Parisiens plus généralement. Il y a tous ceux qui ont perdu quelqu’un, mais il y a surtout tout le monde qui a perdu quelque chose. Un sourire sur les lèvres, une lueur d’espoir. On a perdu quelque chose mais on n’est pas vaincus. On ressent tous une sorte de vide, dû à l’incompréhension.

Il est midi dix. Je sors du bus qui m’a ramené de la clinique vers le centre-ville. Le chauffeur a coupé le moteur il y a dix minutes le temps d’une seule petite minute. Le bus était bondé d’inconnus, et le temps d’une minute tout le monde a pensé à la même chose. J’attendais qu’un rageux dise « mais qu’est-ce qu’il fout ? ». Mais rien, tout le monde a respecté ce temps, ce recueillement. J’ai été fière de nous. Deux minutes plus tard, le bus est passé devant l’hôtel de ville, la cour était pleine de monde et le fameux dessin de Jean Jullien était suspendu à la façade. J’ai senti les larmes monter, et puis non. J’ai croisé le regard de cette petite fille et j’ai souri.

Depuis trois jours, je me dis qu’il faut que j’écrive, mais j’attendais d’avoir un peu d’humour pour le faire. Mais ça ne vient pas. Et ça ne viendra pas. Je n’ai pas d’humour, et je n’ai pas de tristesse. Je suis désolée. Je n’ai que de la colère, et c’est drôle comme la colère peut effacer la peur. « Je n’ai pas peur ». Il ne faut pas avoir peur, il ne faut pas rentrer dans leur jeu, il ne faut pas leur faire ce plaisir.

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Johan Sfar

Je vois tous ces petits drapeaux bleu-blanc-rouge qui fleurissent sur Facebook. Même si je trouve ça joli, moi je n’y arrive pas. Je n’y arrive pas parce que si on est tous unis derrière ce petit drapeau, on n’en est pas moins d’accord avec tout ce qu’il se dit, et tous ceux qui se servent de ce symbole pour nous diviser. Je pense en l’occurrence à ces « amis » qui partagent sur les réseaux sociaux les discours de Marine Le Pen, à ceux qui n’ont cessé de faire des amalgames depuis des mois et des mois. Lors des attentats de Charlie Hebdo, j’étais partie de Facebook, par peur de voir ce que je n’aurais pas voulu voir, et je me dis que j’aurais bien fait de faire la même chose.

Je pense avec tendresse et émotion à l’une de mes meilleures amies, musulmane, qui risque de s’en prendre plein la gueule à cause de ces personnes. J’ai tenté de les décrire mais je n’y arrive même pas, je n’ai pas les mots pour tant d’atrocité. Et pourtant je sais, j’imagine la manipulation que chacun d’entre eux a subit, j’imagine les lavages de cerveau, le processus qui fait que ces personnes deviennent des robots. D’autres expliqueront mieux que moi.

Aujourd’hui, j’ai été me promener en ville. J’ai mangé à l’Epicerie, je suis allée à la Fnac. Je vis. C’est vrai que moi et mes angoisses, on craint un peu la foule. C’est vrai que moi, boire un verre en terrasse, ce n’est pas toutes les semaines. C’est vrai que moi, les salles de concert, ce n’est pas tous les mois. C’est vrai que moi, je ne connais pas Paris.

Je ne connais pas Paris. Mais je me souviens juste qu’il y a moins de six mois j’étais au Stade de France pour un énorme concert de rock. Que c’était peut-être le moment de l’année où je me suis sentie la plus vivante. Moi et mes angoisses, on n’a pas eu peur de rien du tout. Et que, ça aurait pu. On aurait pu en faire partie. Chacun d’entre nous doit se sentir concerné. Parce qu’ils nous ont tous attaqué.

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